Lettre de Charles Duhérissier de Gerville au rédacteur du « Journal général de France »

Portrait de Charles-Alexis-Adrien Duhérissier de Gerville, né le 19 septembre 1769 à Gerville-la-Forêt et mort le 26 juillet 1853 à Valognes

Un érudit normand qui a beaucoup contribué à faire connaître l’histoire et les monuments anciens de la Manche. Après avoir quitté la France pendant la Révolution et vécu quelques années en Angleterre, il revient en Normandie en 1801 et s’installe à Valognes.

Curieux de tout, il parcourt la région pour observer les églises, les vestiges romains, les fossiles et les paysages. Il participe à la création de deux groupes importants de savants en Normandie : la Société linnéenne du Calvados et la Société des antiquaires de Normandie, où il publie de nombreuses études.

Gerville est surtout connu pour avoir utilisé très tôt le mot « roman » pour désigner un style d’architecture du Moyen Âge, ce qui a ensuite influencé de nombreux chercheurs. Ses travaux, fondés sur l’observation directe et la description précise, ont posé les bases de l’étude scientifique du patrimoine normand.

Il devient correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1832 et continue à écrire jusqu’à la fin de sa vie.

Au Rédacteur. [Du Journal général de France] Franconville, le 14 septembre [1818]

Monsieur,

Les Anglais ont, dit-on, un esprit public ; longtemps ils ont su être libres, ils pourront l’être encore, quand ils s’occuperont plus sérieusement de leurs affaires et un peu moins de celles des autres ; mais ils ont un défaut qui leur nuit beaucoup dans mon esprit, c’est la manie de s’approprier les découvertes d’autrui. On a déjà prouvé qu’ils n’avaient inventé ni la vaccine, ni la presse hydraulique, ni les thermolampes, ni beaucoup d’autres procédés d’arts qu’ils s’attribuent. Je veux constater aujourd’hui que M. Brewster, habile physicien anglais, n’est pas, comme le prétendent les journaux de Londres, l’inventeur du kaleidoscope, M. Brewster a fait de très-belles recherches sur la polarisation de la lumière ; on cite de lui beaucoup de travaux recommandables, et c’est un savant trop distingué pour qu’on puisse croire que, riche de son propre fond, il mette sa gloire à faire revivre sous son nom d’ancienne découvertes ; mais comme il n’a pas démenti les journalistes qui le proclament l’inventeur du kaléidoscope, je dirai qu’on trouve la description de cet instrument de catoptrique dans un livre intitulé : J. B. Portæ Neapolitani magiæ naturalis libri Viginti, dont la première édition parut à Naples en 1558 ( Voyer livre 7, chap. 2) On appelait alors le Kaléidoscope polyphaton. Je demanderai comment M. Brewster, notre estimable contemporain, peut être le père d’une découverte faite il y a 260 ans. Remarquons encore que Porta ne dit point que le polyphaton soit de son invention, et que ce soit une chose nouvelle.

On trouve la même combinaison de miroirs décrite dans l’ouvrage du P. Kircher, Ars magica et umbræ, imprimé pour la première fois à Rome en 1646. Le P. Schott, dans son livre ayant pour titre Magia universalis naturæ et Artis, imprimé à Wurtzbourg en 1657, rapporte le passage de Kircher, son maître, le commente et l’étend.

Je ne suis point érudit, Monsieur, et je n’ai point le mérite d’avoir trouvé l’origine du kaléidoscope. J’ai puisé ces citations dans une dissertation fort intéressante lue à l’académie de Dijon au mois de juillet dernier, et imprimée dans ses mémoires de cette année. Quoique, d’après les recherches de l’auteur, la découverte semble appartenir plutôt à l’Italie qu’à la France, j’ai pensé qu’il était utile de publier cet extrait dans un journal patriote, pour répondre aux journaux anglais.

J’ai l’honneur d’être, etc.                                                                                                         

Le chevalier C. de G.

Sources:

Journal général de France, 17 septembre 1818 pages 3 et 4

https://www.inha.fr/dictionnaire-critique-des-historiens-de-lart-actifs-en-france-de-la-revolution-a-la-premiere-guerre-mondiale/gerville-charles-de-inha

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