Condamné à mort pour avoir dépouillé un marchand de kaléidoscopes

Les faits se déroulent la nuit du 5 juillet 1818. Pierre cyprien Taconnet, un homme de 33 ans originaire de Roy-Boissy dans l’Oise, et François-Victor Breuillot, 20 ans, natif de Rosureux dans le 3ᵉ arrondissement du Doubs, déambulent sur les routes. Ils sont tous les deux soldats au 2ᵉ régiment des grenadiers à cheval de la Garde royale et camarades de chambre. Taconnet compte une quinzaine d’années de service. Alors qu’ils ne sont pas en fonction , ils se promènent avec leurs sabres bien visibles et se font passer pour des personnes porteuses de l’autorité. Ils rencontrent un homme et lui demandent s’il a ses papiers, mais il ne les a pas sur lui. Ils lui réclament alors 50 francs pour ne pas en tenir compte.

Acte de naissance de Pierre cyprien Taconnet, né le 15 avril 1785 , État civil – Archives de l’Oise , commune de Roy-Boissy Registre paroissial Baptêmes-mariages-sépultures 1746-1792 Article numérisé 3E 557/3

Plus tard, vers 23 heures, ils croisent Monsieur Mathieu Bailly, un colporteur de 21 ans, vendeur de transfigurateurs. Celui-ci revient de la fête de Meudon, où il a tenté de vendre des kaléidoscopes. Il est en route pour rejoindre son domicile parisien situé rue du Long-Pont. Il porte une corbeille d’osier contenant encore des kaléidoscopes, car il n’a pas vendu tous ses instruments. Il s’apprête à franchir le mur des Fermiers généraux ( enceinte autour de Paris destinée à la perception de l’impôt sur les marchandises) par la barrière de Vaugirard (ancienne commune du département de la Seine, annexée à Paris par la loi du 16 juin 1859, correspondant aujourd’hui à la majeure partie du 15ᵉ arrondissement de Paris) et aperçoit les deux militaires armés. Les prenant pour des gendarmes, il s’approche d’eux sans méfiance pour leur demander s’il est encore loin de la barrière.

Comparaison des cartes du 15ème arrondissement de Paris en 2025 et la commune de Vaugirard sur la carte de l’état-major (1820-1866).

Taconnet et Breuillot y voient une nouvelle opportunité de gagner de l’argent et reproduisent leur stratagème. L’un d’eux, sans même répondre à la question de Bailly, lui ordonne d’un ton autoritaire de présenter ses papiers. Bailly ne les ayant pas sur lui, les deux militaires le saisissent par le col, sabres en main. Sous divers prétextes, ils l’emmènent dans un cabaret tenu par un certain Monsieur Thomas, ancien maréchal des logis-chef de la Garde, décoré de la croix de la Légion d’honneur. Ils commandent des verres d’eau-de-vie et forcent Bailly, tremblant de peur, à payer l’addition de 18 sous. Plus tard, Monsieur Thomas témoignera qu’il lui paraît étrange que deux grenadiers prétendent assurer la police hors de Paris en pleine nuit.

Garde Royale, Grenadiers à cheval 2e Régiment, Armée française sous la Restauration 1814-1830, détail d’une aquarelle d’une collection peinte entre 1875 et 1881 par Auguste Louis Victor de Moltzheim (1822-1881).

À la sortie du cabaret, les deux soldats proposent d’offrir quelque chose à leur tour et entraînent Bailly, prétendant l’emmener vers un poste de police. Une fois éloignés, ils passent par la plaine de Grenelle et s’arrêtent près d’une mare où ils veulent le jeter à l’eau. L’un des deux hommes lui réclame alors de l’argent. S’ensuit un affreux traitement. Taconnet se jette sur Bailly pour le dépouiller : il lui prend sa montre en argent et une quarantaine de francs, puis il dit à son camarade : « Voilà mon affaire ; maintenant, fais la tienne. » Breuillot met alors la pointe de son sabre sur la poitrine de Bailly et lui ordonne de lui remettre de l’argent. Le malheureux, terrorisé, voit briller à ses yeux la pointe du sabre. Il se jette à genoux, jure qu’il n’en a plus et offre de laisser ses vêtements, son chapeau et la corbeille qui contient les 18 kaléidoscopes qui lui restent, demandant en échange qu’on lui laisse la vie sauve. Ses ennemis paraissent insensibles à sa prière. Insatisfait de sa réponse, Breuillot recule et porte un coup de sabre qui n’atteint que le pan de la redingote de Bailly. Celui-ci trouve soudain une ouverture, se redresse et prend la fuite. Il atteint la barrière de Vaugirard, où un employé de l’octroi le recueille avant qu’il ne porte plainte. Les soupçons se portent rapidement sur Taconnet et Breuillot, qui ont déjà manqué à l’appel depuis plusieurs jours. Un maréchal des logis et deux brigadiers sont mis à leur poursuite et les arrêtent le soir même à Vaugirard, où ils errent toute la journée. Lors de leur interrogatoire, Breuillot se montre repentant et en larmes.

Barrière de Vaugirard, N°40, Palaiseau, 1819, sujet barrières de l’octroi Paris, dessin, Estampe : eau-forte aquarellée, 21.7×31.2 cm, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, Réserve FOL-VE-53.

Ils sont jugés le 2 septembre 1818 par le deuxième conseil de guerre de la première division militaire, présidé par le comte de La Roche-Aymon, et dont le rapporteur est le chef de bataillon Viotti. Taconnet et Breuillot sont accusés d’avoir, ensemble, volé de nuit, avec violence et à main armée, sur la voie publique. Seize témoins témoignent contre eux. Leur avocat, Maître Lagier, plaide qu’aucune preuve matérielle du vol n’est retrouvée en possession des accusés et que Bailly, sous l’effet de la peur, a peut-être tout imaginé, les circonstances entraînant la peine capitale n’étant selon lui pas prouvées. Viotti réfute ces arguments et souligne la gravité des faits. Après une heure de délibération, le conseil revient à l’audience à trois heures et déclare, à l’unanimité, les accusés coupables de vol avec cinq circonstances portées dans l’accusation. En application de l’article 381 du Code pénal, ils sont condamnés à la peine de mort, et le conseil ordonne l’impression et l’affichage du jugement à 500 exemplaires. Les condamnés entendent leur sentence avec sang-froid et une étonnante fermeté, puis sont reconduits sur-le-champ à pied à la prison. Ils usent de leur droit de se pourvoir en révision dans les vingt-quatre heures.

Le conseil de révision de la première division militaire a lieu le 10 septembre 1818 à Paris. Leur avocat réitère sa défense, invoquant l’insuffisance des preuves matérielles et contestant l’application de l’article 381 du Code pénal, arguant que seul l’article 383, prévoyant les travaux forcés à perpétuité, aurait dû être retenu. Le procureur du roi s’oppose fermement à cette argumentation et confirme la décision initiale. La condamnation à mort est maintenue. Taconnet et Breuillot demandent grâce à Sa Majesté le roi Louis XVIII, mais seul Breuillot, en raison de son jeune âge, obtient un sursis à son exécution le jour même à minuit, à l’état-major de la place de Paris.

Taconnet est extrait le lendemain à trois heures de la prison militaire de Montaigu et conduit à quatre heures à la plaine de Grenelle, où il est fusillé. Un détachement de chaque corps des légions départementales et de la Garde royale de service à Paris assiste à l’exécution, réalisée par une compagnie du 2ᵉ régiment des grenadiers à cheval, son propre corps d’armée. Avant de mourir, Taconnet reçoit les derniers sacrements d’un aumônier militaire qui se trouve avec lui dans la voiture. Ils y restent assez longtemps, puis l’ecclésiastique l’accompagne jusqu’au lieu du supplice. Avant de recevoir le coup fatal, Taconnet embrasse l’ecclésiastique au moment de s’en séparer. Jusqu’au dernier moment, il fait preuve d’une grande fermeté d’âme. Il montre le plus grand courage et de la résignation. Il refuse qu’on lui bande les yeux et décline le mouchoir qu’on lui présente. Il tombe, percé de plusieurs balles, dès les premiers coups qui sont tirés.

Bien que son complice ait obtenu un sursis, il ne demeure pas impuni. Le 8 octobre, la presse annonce que la Cour royale, chambre des vacations, a admis les lettres de commutation de peine accordées par Sa Majesté le roi Louis XVIII, et que Breuillot est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Sources:

Journal général de France, 3 septembre 1818, page 4

Gazette Nationale ou le moniteur universel, 3 septembre 1818,page 4

Gazette de France, 3 septembre 1818, pages 1 et 2

Journal des débats politiques et littéraires, 3 septembre 1818, page 2

Journal de Paris, 3 septembre 1818, page 1

Journal des débats politiques et littéraires, 5 septembre 1818, page 4

Gazette de France, 6 septembre 1818, page 3

Gazette Nationale ou le moniteur universel, 6 septembre 1818, page 4

Journal politique et littéraire de Toulouse et de la Haute-Garonne, 10 septembre 1818, page 2

Journal Général de France, 11 septembre 1818, page 2

La Quotidienne, 11 septembre 1818, page 2

Journal des débat politique et littéraires, 11 septembre 1818, page 2

Journal des débats politiques et littéraires, 12 septembre 1818, page 2

Journal général de France, 12 septembre 1818, page 2

Gazette nationale ou le moniteur universel, 12 septembre 1818, page 2

La quotidienne, 12 septembre 1818, page 2

Journal de Paris, 13 septembre 1818, page 1

L’indicateur : ou journal du commerce, de nouvelles, de littérature et d’annonces, 17 septembre 1818, page 4

Journal du Gard : politique, administratif et littéraire, 19 septembre 1818, page 1

Gazette nationale ou le moniteur universel, 9 octobre 1818, page 2

Le mémorial Bordelais : feuille politique et littéraire, 12 octobre 1818, page 3

Le véridique : journal administratif, judicaire, littéraire du département de l’Hérault, 15 octobre 1818, page 7223

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